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Morceau de littérature :
Hector Malot (1830-1907)
Extrait de "Sans Famille" (roman, Gallimard)
| A sept heures nous trouvâmes le vétérinaire qui
nous attendait, et nous revînmes avec lui au champ de foire en lui expliquant de nouveau
quelles qualités nous exigions dans la vache que nous allions acheter. Elles se résumaient en deux mots : donner beaucoup de lait et manger peu. "En voici une qui doit être bonne, dit Mattia en désignant une vache blanchâtre. - Je crois que celle-là est meilleure," dis-je en montrant une rousse. Le vétérinaire nous mit d'accord en ne s'arrêtant ni à l'une ni à l'autre, mais en allant à une troisième : c'était une petite vache aux jambes grêles, rouge de poil, avec les oreilles et les joues brunes, les yeux bordés de noir et un cercle blanchâtre autour du mufle. "Voilà une vache du Rouergue qui est justement ce qu'il vous faut," dit-il. Un paysan à l'air chétif la tenait par la longe ; ce fut à lui que le vétérinaire s'adressa pour savoir combien il voulait vendre sa vache. "Trois cents francs." Déjà cette petite vache alerte et fine, maligne de physionomie, avait fait notre conquête ; les bras nous tombèrent du corps. Trois cents francs ! ce n'était pas du tout notre affaire. Je fis un signe au vétérinaire pour lui dire que nous devions passer à une autre ; il m'en fit un pour me dire au contraire que nous devions persévérer. Alors une discussion s'engagea entre lui et le paysan. Il offrit cent cinquante francs ; le paysan diminua de dix francs. Le vétérinaire monta à cent soixante-dix ; le paysan descendit à deux cent quatre-vingts. Mais, arrivées à ce point, les choses ne continuèrent pas ainsi, ce qui nous avait donné bonne espérance. Au lieu d'offrir, le vétérinaire commença à examiner la vache en détail : elle avait les jambes trop faibles, le cou trop court, les cornes trop longues ; elle manquait de poumons, la mamelle n'était pas bien conformée. Le paysan répondit que, puisque nous nous y connaissions si bien, il nous donnerait sa vache pour deux cent cinquante francs, afin qu'elle fût en bonnes mains. Là-dessus la peur nous prit, nous imaginant tous deux que c'était une mauvaise vache. "Allons en voir d'autres," dis-je. Sur ce mot le paysan, faisant un effort, diminua de nouveau de dix francs. Enfin, de diminution en diminution, il arriva à deux cent dix francs, mais il y resta. D'un coup de coude le vétérinaire nous avait fait comprendre que tout ce qu'il disait n'était pas sérieux et que la vache, loin d'être mauvaise, était excellente ; mais deux cent dix francs, c'était une grosse somme pour nous. Pendant ce temps Mattia, tournant derrière la vache, lui avait arraché un long poil à la queue, et la vache lui avait détaché un coup de pied. Cela me décida. "Va pour deux cent dix francs, dis-je, croyant tout fini." Et j'étendis la main pour prendre la longe ; mais le paysan ne me céda pas. "Et les épingles de la bourgeoise ?" dit-il. Une nouvelle discussion s'engagea, et finalement nous tombâmes d'accord sur vingt sous d'épingles. Il nous restait donc trois francs. De nouveau j'avançai la main ; le paysan me la prit et me la serra fortement en ami. Justement parce que j'étais un ami, je n'oublierais pas le vin de la fille. Le vin de la fille nous coûta dix sous. Pour la troisième fois je voulus prendre la longe ; mais mon ami le paysan m'arrêta : "Vous avez rapporté un licou ? me dit-il ; je vends la vache, je ne vends pas son licou." Cependant, comme nous étions amis, il voulait bien me céder ce licou pour trente sous, ce n'était pas cher. Il nous fallait un licou pour conduire notre vache ; j'abandonnai les trente sous, calculant qu'il nous en restait encore vingt. Je comptais donc les deux cent treize francs, et pour la quatrième fois j'étendis la main. "Où est donc votre longe ? demanda le paysan ; je vous ai vendu le licou, je ne vous ai pas vendu la longe." La longe nous coûta vingt sous, nos vingt derniers sous. Et lorsqu'ils furent payés, la vache nous fut enfin livrée avec son licou et sa longe. Nous avions une vache, mais nous n'avions plus un sou, pas un seul pour la nourriture et pour nous nourrir nous-mêmes. |
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